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Interview dans le Taurillon

Le Taurillon est le média participatif des Jeunes Européens – France. Depuis sa création en 2005, des rédacteurs bénévoles se mobilisent pour faire connaître l’actualité européenne et animer les débats d’opinion au sein de l’UE.
Il est décliné en 7 langues : anglais, allemand, espagnol, français, italien, néerlandais et polonais.
C’est bien volontiers que je me suis prêtée au jeu de cet entretien qui a été publié dans une édition papier estivale. Imprimé à 10 000 exemplaires, le Taurillon à accompagné le tour de France des Jeunes Européens durant les vacances, une manière à la fois dynamique et enthousiasmante de rencontrer les citoyens.
Je réponds aux questions de Laura Mercier, Rédactrice en chef et reviens sur les enjeux des élections européennes à venir ainsi que l’implication des jeunes dans ce scrutin.

Sylvie Guillaume : « Il faut cesser d’hystériser ces différentes crises et y trouver des solutions concrètes »

, par Laura Mercier

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Le Taurillon (LT) : Bonjour Sylvie Guillaume, la rédaction du Taurillon vous remercie de nous accorder cet entretien. On dit souvent que « les jeunes sont l’avenir ». Alors sont-ils seulement les acteurs de demain, et quel est leur rôle aujourd’hui ?

Sylvie Guillaume (SG) : Quand on parle de la jeunesse, il faut veiller à ne pas généraliser. Les jeunes européens ont des situations personnelles, sociales et étudiantes différentes, qui plus est dans 28 pays. Ce n’est donc pas un public homogène auquel on s’adresse. Il n’y a pas un “profil” de jeunes, mais beaucoup de jeunes gens dans des situations très différentes et c’est à tous ceux-là que j’ai envie de m’adresser. S’adresser à ces jeunes, c’est notamment permettre à ceux qui sont les plus éloignés des centres de décision, d’éducation, de s’en rapprocher. Oui, les jeunes sont des acteurs de demain, des acteurs à qui on doit donner toutes les possibilités d’atteindre leur but. Ensuite, c’est à eux de construire leur parcours, une fois que les opportunités sont présentes ; qu’ils s’en saisissent, qu’ils développent leurs propres talents.

LT : Justement, le Parlement européen a organisé les 1er et 2 juin 2018 une nouvelle édition du European Youth Event (EYE), un événement destiné à donner la parole aux jeunes. Mais beaucoup d’entre eux n’ont pas forcément connaissance de ce type d’initiatives et/ou n’ont pas les moyens d’y prendre part. Comment donner la parole à ces jeunes et les encourager à voter ?

SG : Le EYE a été un véritable succès. Il y avait une énergie et une gaieté très enthousiasmantes. Participer à un événement où 9 000 jeunes se rencontrent est un moment assez particulier dans la vie d’élu, une véritable chance. On pourrait en effet penser que les jeunes qui y participent sont ceux qui ont le plus de facilités : la formation pour et les financements. En effet, on a rencontré ces jeunes parmi les 9 000. Pour ma part, j’ai fait un choix inverse en décidant de consacrer de l’énergie et de l’argent à aller chercher des jeunes qui par nature ne sont pas ceux qui sont principalement concernés. Je suis allée rencontrer des jeunes des Maisons Familiales Rurales de ma circonscription, des jeunes qui n’ont pas connaissance de cet événement et pourraient penser qu’ils ne peuvent pas y participer. Participer au EYE avec ces jeunes a été un très beau moment de rencontres, ils ont trouvé leur place, ont été très courageux, très engagés et déterminés. Un des participants m’a dit par la suite qu’il s’était senti considéré et grand. J’ai trouvé ça particulièrement émouvant et cela m’encourage d’autant plus à recommencer. Pour encourager les jeunes à voter, je préférerais que l’on se concentre sur la source de leur désaffection vis-à-vis de ces élections, d’autant que des études nous montrent que si l’on rate le premier vote des jeunes qui sont aptes à voter aux élections européennes, par la suite, ils ne se sentent jamais concernés par ces élections. Il y a donc un enjeu fondamental à ce qu’ils participent dès la première fois. Il faut s’adresser à eux, avoir un discours différent et plus concret, en allant à leur contact, en préconisant des solutions à leurs difficultés et en leur donnant la parole dans des espaces où la démocratie s’exprime pour leur montrer que cet acte compte car ce sont eux qui décident.

LT : Mais cette confiance doit être réciproque. Les difficultés que les jeunes rencontrent, à trouver un emploi notamment, à s’épanouir dans leur éducation, affaiblissent la confiance qu’ils peuvent avoir envers les institutions et les décideurs politiques. Peut-il exister des politiques volontaristes à l’échelle européenne pour répondre à ces problèmes ?

SG : Il y a assez peu de compétences directes de l’Union européenne sur les politiques de jeunesse, il faut compter avec l’échelon national. Mais nous avons une fonction de tribune, d’échange de bonnes pratiques et de mise en lumière qui n’est pas négligeable. Et je pense que nous en avons plutôt bien usé ces dernières années. Nous sommes en train de forger la prochaine stratégie jeunesse, qui se préoccupera évidemment du chômage et de l’emploi car ce sont malheureusement encore des difficultés auxquelles font face les jeunes. Cette stratégie appelle à mobiliser toujours plus l’Initiative pour l’Emploi des Jeunes et la Garantie Jeunesse, ainsi qu’à un vrai espace européen de débat public dédié à la jeunesse. Je pense aussi au Service Volontaire Européen, qui là aussi est un exemple concret de développement et de mobilisation des capacités d’engagement des jeunes dans la vie publique et collective. Il est primordial que cette stratégie à l’égard de la jeunesse soit soutenue financièrement. Quant au dispositif Interrail, je reste personnellement sceptique sur la démarche. Ce projet qui était soutenu par Manfred Weber, président du groupe Parti populaire européen (PPE) consiste à octroyer un billet de train gratuit pour voyager en Europe à 15 000 jeunes par tirage au sort. Ce n’est pas ce que j’aurais privilégié dans notre politique de la jeunesse ; je crains un effet pervers avec l’exclusion de certains publics.

LT : On déplore régulièrement un déficit de communication et d’information de la part des institutions européennes. L’enjeu est immense à l’approche des élections européennes. Comment le Parlement européen compte-t-il faire campagne pour informer sur ces élections, encourager à voter, et favoriser un vote informé ?

SG : Le Parlement ne fera pas une campagne politique, mais en effet il y aura une stratégie institutionnelle. S’agissant du contenu, il y a un enjeu majeur sur le message que l’on veut délivrer, les publics auxquels on veut s’adresser, parmi lesquels les jeunes, et comment décliner ce message dans les différents états membres. Nous comptons principalement sur nos ressources internes à la Direction générale de la Communication pour mobiliser notre connaissance intime des politiques européennes. A la fois sur le fond et sur la forme, j’ai entendu la stratégie de campagne institutionnelle comme étant appuyée de façon majeure sur les publics jeunesse, avec les adaptés.

LT : A l’inverse, qu’attendre des acteurs externes aux institutions comme les médias ?

SG : Nous attendons des médias qu’ils fassent leur travail de façon plus appuyée que la dernière fois. On attend un engagement plus fort dans une démarche pédagogique. Bien sûr, on ne peut pas attendre des médias de faire une campagne à eux seuls, mais d’alimenter qualitativement le débat. Aujourd’hui j’ai bon espoir, après avoir constaté ces dernières années une présence accrue dans les médias d’émissions consacrées à l’Europe. Il y a un bruit de fond plus familier sur les questions européennes. On conçoit ainsi une stratégie à destination du grand public et des médias qui sera lancée suffisamment tôt pour que ce bruit de fond soit de plus en plus audible au fil des mois. Et pour anticiper votre question, il faudra faire avec les fake news. Plus on est visible, plus on est sujet à ce phénomène. Nous avons renforcé nos équipes sur la lutte contre les fake news et sur le factcheking à destination des médias et du grand public.

LT : Les listes transnationales ne seront pas effectives pour les élections européennes à venir. En dépit de cet échec, comment faire de ces élections un rendez-vous véritablement européen ?

SG : Objectivement, l’arrivée dans les élections de listes transnationales serait un apport de visibilité sur cette dimension réellement européenne. Mais nous avons malgré tout franchi des étapes comme le fait d’organiser les élections autour de ce processus des Spitzenkandidaten (tête de listes), dispositif auquel nous tenons beaucoup au Parlement européen C’est un atout supplémentaire de politisation des campagnes et de visibilité des enjeux. Mais objectivement, il est vrai que les élections européennes restent beaucoup marquées et rythmées par les enjeux nationaux, et qui peuvent même servir quelques fois, si ce n’est toujours, à régler des comptes au plan national par le biais de l’Europe. Les listes transnationales seront une avancée considérable de visibilité, et une étape importante pour assumer que le bon niveau de discussion et d’analyse est européen.

LT : En 1979, lors des toutes premières élections du Parlement européen, 16% des députés européens élus étaient des femmes. Depuis, de plus en plus de femmes sont élues et représentent les citoyens dans l’hémicycle européen, 38% en 2014. Comment le Parlement européen peut-il inspirer les femmes d’aujourd’hui et de demain à s’engager ?

SG : La progression pourrait être meilleure mais il est vrai que c’est une performance positive par rapport à d’autres parlements ; nous dépassons 38% de femmes députées. Tout d’abord, il y a une fonction d’exemplarité qui est très importante. Le nombre est une chose, les positions de pouvoir en sont une autre. Le Parlement européen a progressé aussi dans la prise de responsabilité des femmes, dans la centaine de postes à responsabilité. Ensuite, il y a une fonction de visibilité. Il faut que les femmes élues s’expriment et soient visibles dans l’espace public européen de manière à témoigner de leur travail, de leur présence. Alors que dans certains Etats membres, les femmes élues sont parfois encore cantonnées dans des fonctions dédiées à la dimension sociale, au Parlement européen ces barrières explosent complètement. La technicité, la complexité, la visibilité ou le côté prestigieux de telle ou telle commission est une dimension assez partagée entre les hommes et les femmes. On trouvera des femmes élues engagées sur des sujets comme les transports, tout comme des élus hommes qui ont choisi de travailler dans la Commission FEMM (Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres). Ce croisement des pratiques et des intérêts donne une visibilité plus grande des femmes dans l’action publique européenne à celles qui viendront demain. Je suis intimement persuadée que les femmes seront de plus en plus présentes dans ce Parlement européen. Je suis aussi confiante de l’exemplarité au sein du Parlement européen et de la capacité qu’on a à s’épanouir comme élu(e)s. Peut-être parce qu’on a une certaine distance avec la hiérarchie, avec un chef d’orchestre, qui nous laisse une liberté d’action, d’interprétation et une autonomie plus grandes.

LT : Pour conclure cet entretien, quels sont selon vous les grands enjeux auxquels l’actuelle législature du Parlement européen doit répondre dans les prochains mois, et quel message voudriez-vous adresser aux citoyens européens qui nous lisent ?

SG : Même s’il est d’usage de dire que l’Union européenne a traversé des crises et que c’est de cette façon qu’elle a progressé au cours des soixante-dix dernières années, il y a quand même une concentration et une réitération proche des différentes crises que traverse l’Union européenne depuis plusieurs années. Depuis 2008, nous avons traversé des choses très difficiles, à la fois d’un point de vue financier et bancaire, puis économique, puis social. On a traversé des démantèlements, pour la première fois un pays s’apprête à sortir de l’Union européenne, on continue à traverser une crise humanitaire liée aux migrations qui reste non résolue et on observe en parallèle la montée des extrêmes et des populismes. Il faut à la fois traiter les symptômes, et les causes. Il faut s’attacher à cesser d’hystériser ces différentes crises et y trouver des solutions concrètes. L’Union doit être plus visible, apporter plus de réponses. Si je devais citer deux politiques particulières sur lesquelles nous devons agir rapidement, je reprendrai la question de la politique d’asile et d’immigration et celle de la gouvernance économique de l’Union. Nous sommes conscients des problèmes, et nous connaissons les solutions. Maintenant, il faut agir dans la zone euro, nommer un ministre des finances commun, s’engager dans des réformes avec la Banque centrale européenne, et mettre en place un parlement et un budget la zone euro. Maintenant, il faut des choses très concrètes.

Propos recueillis le 21 juin 2018.

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