FAIRE CONNAISSANCE

NEWSLETTER

Top

Mon interview dans Ouest France par Cécile Réto : La Turquie rechigne à ouvrir sa frontière aux réfugiés syriens

Ouest France

45 000 habitants qui fuient l’offensive de l’armée d’Assad sont bloqués, relate Sylvie Guillaume, vice-présidente du Parlement européen, de retour de Turquie.

Quelle situation avez-vous observé à la frontière syrienne ?

10  000 malades, blessés ou des gens vulnérables ont déjà pu franchir la frontière. Mais près de 45 000 sont toujours bloqués dans le froid : surtout des femmes et des enfants qui fuient Alep. En aparté, plusieurs interlocuteurs – pas le ministre de l’Intérieur, évidemment – nous ont expliqué qu’ils avaient le pouvoir de fermer et d’ouvrir quand ils le voulaient. Et que, pour l’instant, ils n’étaient pas décidés à ouvrir. Ils réclament toujours l’établissement d’une zone de non-survol, comme une ville protégée, mais sur le sol syrien. Cela n’a jamais été accepté par les Américains…

La Turquie fait-elle du chantage à l’Europe ?

C’est juste. Cela pourrait résumer une récente rencontre totalement privée entre le président turc Erdogan et le président de la Commission Juncker. Il y a beaucoup à dire sur les libertés fondamentales en Turquie, mais il faut reconnaître que les autorités ont fait des efforts financiers et logistiques importants, pour accueillir 2,7 millions de réfugiés sur leur territoire, dont 10 % dans des camps en dur. Des camps « 5 étoiles », si on les compare avec deux des roms en France… Dans le camp de Nizip, près de Gaziantep, les gens sont logés dans des conteneurs, il y a des supermarchés, un hôpital, des salles de classe, un terrain de foot, une mosquée, etc. Les réfugiés disposent d’un pécule de 85 livres turques mensuels (25 €) : ce n’est pas énorme, mais cela leur offre un semblant d’autonomie. Ceux qui vivent dans des camps de tentes sont nettement moins bien lotis, en revanche.

Mais tous n’ont pas la chance d’être dans des camps…

C’est très inquiétant : 88 % vivent en-dehors, dans la ville. Ils sont très démunis, se logent comme ils peuvent mais sont souvent la proie de marchands de sommeil. On a rencontré plusieurs de ces familles. L’une d’elle vit à treize dans un tout petit logement, avec six enfants dont un bébé d’une semaine, aucun ne va à l’école.

L’UE avait promis de relocaliser 160 000 réfugiés, on en est loin…

C’est un très gros échec. Seuls 500 réfugiés ont été répartis à travers les États membres (140 en France). C’est compliqué. Le Portugal est prêt à en accueillir… Mais les réfugiés, sans doute mal informés, ne veulent pas y aller : ils préfèrent l’Allemagne, la Suède, où ils pourront retrouver des proches… Il y a aussi l’hostilité des États membres : ceux du groupe de Visegrad (est) l’ont dit clairement. C’est nul ! Une absence totale de solidarité… Mais d’autres sont encore plus tordus : ils ne disent rien, mais finalement n’acceptent personne.

Cela illustre l’impuissance de l’Union européenne…

La Commission et le Parlement n’ont pas de pouvoir de coercition vis-à-vis des États membres qui ont fait valoir une question de souveraineté nationale. Certains ont aussi attisé les peurs.

Les 3 milliards (1) promis par l’UE à la Turquie ont-ils été versés ?

Pas encore, je vous passe les détails des lourdeurs administratives. Ces 3 milliards ont été compliqués à réunir, mais c’est enfin bouclé. Le tout, c’est de savoir à quoi cet argent sera alloué, comment l’amener au plus près des besoins des réfugiés. Pourquoi pas en le versant aux collectivités locales qui les accueillent. Gaziantep (1,5 million d’habitants) compte 300 000 réfugiés. Vous imaginez… Il faut aussi que cet argent serve les ONG, comme le Haut-commissariat aux réfugiés et le Programme alimentaire mondial, qui ont subi des baisses de crédit conséquentes, de la part de la Turquie, mais aussi des donateurs internationaux, y compris européens. Nous allons alerter le Parlement sur ce point ; nous reviendrons aussi sur l’urgence de tuer dans l’œuf le conflit en Syrie. À Alep, les Russes bombardent les hôpitaux, les écoles, c’est intolérable. Que fait la communauté internationale ?

Et que fait l’Europe ?

Elle n’est pas assez audible. C’est à l’échelle internationale que les choses se jouent.

(1) Dont 1 milliard de la Commission européenne, le reste étant financé par les États membres.

http://www.ouest-france.fr/monde/syrie/la-turquie-rechigne-ouvrir-sa-frontiere-aux-refugies-syriens-4038159

Partager sur facebook Twitter Syvie Guillaume