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Questions réponses à Josep Borrell

J ai eu l’occasion d’interroger l’ancien président du Parlement européen sur la situation en Catalogne.

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Josep Borrell est un ancien député européen, Président du Parlement européen entre 2004 et 2007. Il a été élu aux Cortes entre 1986 et 2004 et a été Ministre des Travaux publics, des Transports et de l’Environnement entre 1991 et 1996, sous le gouvernement de Felipe Gonzalez.

Vous avez prononcé un discours remarqué lors de la manifestation du 8 octobre dernier, dont j’ai notamment retenu votre insistance sur la question du respect mutuel quand vous avez déclaré que la coexistence avait été dune certaine manière cassée en Espagne avec les annonces du gouvernement catalan.

Aujourd’hui, la situation s’est encore un peu plus tendue avec l’hypothèse de mise en œuvre de l’article 155 de la Constitution. Quelle est votre analyse sur la situation à ce jour ?

La coexistence est cassée, pas à cause simplement du gouvernement mais d’une dynamique sociale.

Le rôle des réseaux est très important ici : il est impossible de prononcer quoi que ce soit dans ce débat sans soulever une vague d’insultes. C’est devenu impossible de discuter dans la famille, les groupes d’amis… Ceux qui vivent habituellement ensemble en arrivent presque à l’agression physique. C’est une affaire dans laquelle le raisonnement n’a pas sa place.

Évidemment, le recours à l’article 155 a été utilisé par les Indépendantistes comme une preuve de plus pour montrer que l’État espagnol veut nuire à  la Catalogne. C’est un élément de plus utilisé pour faire monter la tension. Cela faisait partie de la stratégie des séparatistes et ils ne l’ont pas caché d’ailleurs si l’on regarde certaines vidéos qui montrent des dirigeants catalans avec des discours cherchant à pousser le gouvernement espagnol à réagir, à « mettre l’État contre les cordes » – expression littérale pour dire « mettre au pied du mur ». Leur stratégie a été de faire en sorte que les gens se sentent agressés. Une majorité d’Indépendantistes, même ceux qui pensent que le gouvernement catalan s’est mis hors la loi, n’a pas voulu pour autant mettre en doute le gouvernement autonome.

D’où l’importance de la manifestation du 8 octobre, au cours de laquelle on a vu l’expression de beaucoup de Catalans qui ne partageaient pas l’option des Indépendantistes, qui ont eu du mal à se mobiliser. Est-ce que l’équilibre se trouve modifié à présent dans une société catalane fractionnée et est-ce que cela pèse dans les décisions ?

Non, cela a été une explosion, un ras le bol des gens qui se sont mobilisés, parce qu’ils se sont sentis exclus, mais ils ne sont pas organisés.

La manifestation a été organisée avec très peu de moyens, sans support interinstitutionnel et cela a débordé les organisateurs.

C’est un corpus social qui n’a pas d’organisation comme l’Assemblée nationale catalane qui bénéficie de réseaux bien financés.

C’est quelque chose d’un peu amorphe qui doit s’organiser pour devenir une force dans ce débat et s’exprimer de façon permanente. Mais pour cela il faudrait des moyens et des gens prêts à le faire.

En même temps, Rajoy s’est servi de cette mobilisation ?

Oui, et ça a été une surprise pour les Indépendantistes eux-mêmes qui ne s’y attendaient pas. L’image de Barcelone avec des dizaines de milliers de drapeaux espagnols, c’est quelque chose qu’ils n’imaginaient pas.

Les gens se sont sentis exclus, marginalisés.

Il y a un appareil politique en Catalogne : soit vous êtes indépendantistes, soit, si vous ne l’êtes pas, il vaut mieux ne rien dire.

Il y a évidemment la question Catalane et la question sociale qui est majeure et que vous évoquiez au début de cet entretien. De quelle marge de manœuvre dispose le gouvernement Rajoy ?

Je pense que le gouvernement Rajoy n’a aucune envie d’appliquer l’article 155.

Il a essayé de retarder cette décision, il a fait une sorte d’aller/retour avec Puigdemont pour faire préciser si l’indépendance avait été déclarée ou pas vraiment. Cela ne visait qu’un seul but : donner une dernière chance à Puigdemont de reconsidérer sa position, lui proposer une voie de sortie pour que le gouvernement espagnol n’ait pas à mettre en œuvre l’article 155. Tout le monde est bien conscient de la cassure possible et la difficulté le mettre en œuvre cet article. Rajoy va s’accrocher à tout ce qui est possible pour éviter d’appliquer l’article 155 et la meilleure façon de le faire est de convoquer des élections.

Du point de vue juridique, c’est évident que le 6 septembre, quand le Parlement catalan a voté les lois de séparation de l’Espagne et la décision de convoquer un referendum d’autodétermination pour proclamer la République catalane avec une majorité simple de voix, toutes les raisons pour appliquer l’article 155 étaient là, c’est ce que prévoit la Constitution sur le statut d’autonomie de la Catalogne. Mais Rajoy n’a pas voulu le faire alors qu’il aurait peut-être dû déjà agir sans avoir la charge émotionnelle que représente l’intervention policière qui constitue sans doute une de ses plus grosses erreurs.

Que doivent faire les Socialistes dans cette crise ?

La direction du PSOE sait qu’il n’y a pas de solution et qu’on ne peut rester comme cela.

Si Puigdemont continue à s’installer dans l’illégalité, le gouvernement espagnol n’a pas d’autre choix que d’agir.

Mais à l’intérieur du parti socialiste catalan il y a beaucoup de gens qui, surtout au niveau local, sont préoccupés par leur survie. Ils reconnaissent que le gouvernement catalan n’agit pas correctement ; en même temps ils sont très attachés à l’autonomie et même si le gouvernement catalan ne prend pas les bonnes mesures, ils les assument. On peut comprendre cela du point de vue émotionnel. Mais si vous considérerez que votre gouvernement ne fait pas bien les choses, alors il faut bien que quelqu’un essaye intervenir.

Peut-être qu’il y a des choses que l’on pourrait continuer à laisser entre les mains du gouvernement autonome mais on est face à un gouvernement qui s’est déclaré en rébellion – parce que c’est bien de cela que l’on parle puisqu’il ignore ce que dit le Tribunal constitutionnel, et ne veut pas obéir.

Alors soit le gouvernement espagnol laisse faire et alors il n’existe plus comme État, soit il y fait face, mais peut-être a-t-il mis trop de temps à réagir et son attentisme est critiquable. Sans doute aurait-il fallu faire des propositions bien avant pour déloquer le système.

Effectivement, il y a eu un pourrissement de la situation…

Oui, et pour en sortir l’option serait que Puigdemont convoque des élections, lui, directement.

S’il ne le fait pas, ce sera le gouvernement espagnol qui le fera à sa place. Mais on pourrait très bien se retrouver dans la situation où une partie des électeurs catalans refusent de participer à des élections convoquées par le gouvernement espagnol, en disant qu’il n’a pas la légitimité pour le faire, et alors le pays va sombrer dans une crise institutionnelle.

Il n’y aura pas de gouvernement mais il n’y aura pas non plus de parlement.

C’est la stratégie du pire.

Son but c’est d’obliger l’UE à intervenir, en ayant une internationalisation du conflit, comme s’il s’agissait du Kossovo par exemple. Or cette comparaison est tout à fait grotesque. 

 

Partager sur facebook Twitter Syvie Guillaume