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Interview dans Hulala

Hulalamédia de l’Europe excentrée – est un site d’information francophone fondé en 2009 à Budapest dont l’objectif est d’offrir une information indépendante et de qualité sur l’actualité de l’Europe centrale. C’est Ludovic Lepeltier-Kutasi qui a réalisé cette interview à propos des derniers développements de la situation en Hongrie au lendemain de la visite de Viktor Orbán au Parlement européen.

Viktor Orbán est-il sorti vainqueur ou humilié du débat avec les députés européens ? Les mesures prises par les institutions européennes contre le gouvernement hongrois sont-elles efficaces ? Quel est le positionnement des socialistes européens sur la consolidation du groupe de Visegrád ? Entretien avec Sylvie Guillaume, députée européenne socialiste (groupe S&D), membre de la Commission des libertés civiles (LIBE) et vice-présidente du Parlement européen.

La presse internationale et la presse hongroise ne semblent pas s’accorder en ce qui concerne la prestation de Viktor Orban devant les députés européens. Selon vous, sort-il grand perdant ou grand vainqueur de ce débat ?

Que la presse hongroise dise que la prestation de Viktor Orban était bonne, ne me surprend pas à dire vrai, car quand on connaît l’emprise qu’il a maintenant sur les plus grands groupes de médias, ça n’est pas étonnant que ces derniers lui soient favorables.

Ayant écouté jusqu’au bout le débat, plusieurs choses ont été frappantes. J’ai d’abord trouvé qu’il avait été extrêmement calme, ce qui est une condition importante pour faire passer un message, et qu’il a essayé assez habilement de retourner la situation dans laquelle il était. Il ne s’est pas du tout mis en position de victime ou de personne qui a à répondre de ses différents actes, mais s’est positionné d’une certaine manière comme celui qui accusait l’Union européenne. Ce procédé est d’ailleurs devenu un grand classique de Viktor Orbán. Il a par exemple reproché assez vertement à Frans Timmermans et aux parlementaires qui l’interrogeaient de n’être pas proches du peuple, contrairement à lui qui, selon ses termes, en serait très près et le comprendrait mieux. Certes il s’est défendu en niant ce qui lui était été reproché sur « l’université Soros », mais le reste du temps, il a plutôt été un procureur. Du coup ça ne m’étonne pas que cette habileté lui soit attribuée, même si ça ne change rien sur le fond, sur ce qui lui est reproché, comme la manière qu’il a de fusiller la démocratie hongroise ; à mon sens le problème reste entier.

« Lâchera, lâchera pas ? ». L’issue du suspens entretenu par le Parti populaire européen (PPE) a finalement surpris, Manfred Weber ayant réaffirmé que le Fidesz avait toute sa place au sein sa formation. Quel est votre sentiment là-dessus ?

Le président du PPE fait le même coup tout le temps. À chaque fois qu’est évoquée la sortie du PPE du Fidesz de Viktor Orbán ou que ce dernier est invité à répondre au Parlement, des membres du PPE jouent cette petite musique « Attendez, des choses vont se passer ». En réalité il n’y a jamais vraiment de surprise vis-à-vis du positionnement du PPE. Ça ne m’étonne pas que Manfred Weber n’ait pas bougé, car il a quand même une douzaine de membres du Fidesz dans son groupe, ce qui n’est pas négligeable.  Il y a une pression assez forte qui fait qu’il ne songe en réalité pas un instant à évacuer le parti de Viktor Orbán.  

Malgré les positionnements des Polonais de Plateforme civique…

Je ne participe pas à leurs débats, mais à part quelques individualités qui ont été en pointe sur le sujet,  très peu de députés du PPEs se sont montrés déterminés à faire bouger les choses au sein de cette formation. Malheureusement.

Que pensez-vous de la procédure d’infraction lancée par la Commission européenne ? Que penser de l’efficacité des mesures prises par les institutions européennes à l’encontre du gouvernement hongrois ? Se sont-elles révélées efficaces ?  

Plusieurs initiatives de diverses natures sont en route. Une première étape de procédure d’infraction a été lancée par la Commission européenne sur la loi sur l’Université. Par rapport aux autres mesures qui ont été soit préconisées, soit mises en place, même une étape supplémentaire a ainsi été franchie. Je ne suis pas certaine que ça va fonctionner car cette procédure fait référence à la liberté d’établissement en lien avec la directive services ; attendons pour voir comment elle aboutit. De mémoire je crois que la Hongrie a un mois pour répondre, donc on va être assez vite fixés sur la nature de la réponse donnée et ce qui sera mis en oeuvre ensuite. Ça c’est ce que j’appelle le « tuyau » université . Pour les autres « tuyaux », notamment celui sur la Consultation nationale « Stop Bruxelles ! », la Commission a répondu point par point avec un document à toutes les questions posées par Viktor Orbán. Sur la question de la détention des demandeurs d’asile, un groupe de travail a été créé pour faire revenir en arrière le gouvernement, comme il l’avait fait par le passé avant que le premier ministre hongrois ne revienne à la charge.

Donc il y a plusieurs fers sur le feu. Le Parlement européen met une forte pression tribunicienne, en braquant les projecteurs sur la Hongrie, mais il existe aussi une pression institutionnelle et diplomatique. Je ne sais pas ce qui est le plus efficace. Ce que je sais en revanche, c’est qu’il ne faut pas lâcher cette pression. Le fait qu’elle parte par des canaux parallèles, c’est plutôt une bonne chose.

Est-ce que le groupe socialiste et démocrate (S&D) aimerait aller plus loin dans les sanctions ?

Je pense qu’il faut aller plus loin dans les sanctions si la situation n’évolue pas. Par ailleurs, les membres de l’Est du groupe socialiste et démocrate nous poussent à être moteurs sur ces sujets. On a beaucoup poussé aux procédures d’infraction et on aimerait que l’article 7 soit déclenché, même si on connaît les limites de l’exercice. Nous sommes en tout cas extrêmement déterminés.

La rhétorique européenne de Viktor Orbán passe notamment par son caisson de résonnance : le groupe de Visegrád, qui se fait depuis quelques temps l’avocat d’une Europe limitée dans ses prérogatives. Que pensez-vous de l’influence de ces quatre pays sur le débat public européen ?

J’ai un peu l’impression que la lisibilité et la solidité du groupe de Visegrád se sont un peu atténuées ces derniers mois. Je constate en tout cas que celui-ci est un peu moins solidaire que lors des tentatives de répartition des réfugiés ! Là où le groupe de Visegrád a malheureusement réussi, c’est d’avoir mis en exergue une très grosse défaillance de l’Union, à savoir précisément le manque de solidarité patent entre les différents pays.

L’un des dirigeants de ce groupe, le Premier ministre slovaque Robert Fico, est aussi membre du Parti socialiste européen. Votre groupe n’est-il pas là confronté au même problème que le PPE avec le Fidesz ? N’y a-t-il pas finalement des clivages Est-Ouest qui l’emportent sur les clivages idéologiques ?

Le groupe S&D a indéniablement un problème avec Robert Fico. Les représentants français sont très nets sur le fait qu’il ne devrait plus être membre du PSE Même si nous établissons la distinction avec un certain nombre d’élus slovaques, il n’en demeure pas moins que Robert Fico a une attitude non conforme à nos valeurs socialistes et démocrates. Il a d’ailleurs déjà été suspendu du PSE pour des faits similaires, notamment son alliance avec l’extrême-droite.

Ensuite, dans la manière dont on prétend faire l’Europe ensemble, il me semble que le trajet historique, politique, culturel des pays doit être respecté. Mais les prérequis à l’adhésion, notamment sur les droits fondamentaux et l’état de droit,doivent continuer à être respectés après l’adhésion. Ce dialogue de traditions, de pratiques et de cultures politiques différentes, doit se faire de façon plus homogène et respectueuse les uns des autres.

Durant la campagne du premier tour de la présidentielle française, votre candidat Benoît Hamon a défendu l’idée d’un nouvel arc d’alliance au niveau européen. Le PPE et le PSE ne sont-ils pas obsolètes par rapports aux nouveaux enjeux ? Autour de quel socle ces nouvelles alliances pourraient s’opérer ?

Je pense qu’il faut faire deux choses en même temps : parler de stratégie et parler de contenu. Sur le plan des réflexions, il y a déjà des choses qui se font au niveau européen avec le « Progressive Caucus » qui réunit des membres du S&D, de la GUE/NGL, des Verts, et qui permet de commencer à discuter ensemble d’un certain nombre de points. Si on peut penser à des rapprochements à terme sur le plan stratégique, il ne faut pas oublier dans le même temps de parler du fond des choses. Sur la question des travailleurs détachés par exemple, entendre dans la campagne française Jean-Luc Mélenchon prôner le retrait de la directive, n’était à mon sens pas à la hauteur de la réflexion. Je ne fais partie des gens qui pensent que l’Europe telle qu’elle est maintenant est la bonne ; à partir de ça il faut construire un système d’alliance politique qui doit évoluer sur des bases correctes.

Existe-t-il des mouvements politiques émergents dont vous aimeriez vous rapprocher en Europe centrale ?

J’ai rencontré des représentants de plateformes de la société civile hongroise en amont du débat avec Viktor Orbán. Évidemment, il faut serrer les liens avec la société civile mais partout en Europe, même si on a tendance à le faire plus naturellement dans des pays où les forces politiques traditionnelles sont fragilisées. Il faut que la société civile contribue partout à la rénovation de la pensée politique.

Enfin, que pensez-vous de la façon dont les sujets européens ont-été abordés durant la campagne présidentielle française ?

Ce que j’ai noté avec satisfaction, c’est que la question européenne était présente dans cette campagne, ce qui n’a pas toujours été le cas lors des précédents scrutins. Ce qui est en revanche plus problématique, c’est que j’ai repéré pas mal de bêtises et mensonges racontés au sujet de l’Europe. Maintenant la visibilité des questions européennes doit rester dans la vie politique française..

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